Août 2025, la mort d’un livreur a mis le feu aux poudres d’une nouvelle mobilisation sociale colossale des travailleur·euses de plateformes ojol1 [contraction des mots « ojek » (« moto-taxi ») et « online » (« en ligne ») en Indonésie]. Leurs demandes sont pourtant simples : une protection sociale décente et une reconnaissance de leur travail !
Quelques mois plus tôt, à Genève, on engrangeait une première victoire vers le travail décent pour les travailleur·euses des plateformes numériques grâce à un accord pour l’adoption d’une nouvelle Convention et Recommandation de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Le travail n’est toutefois pas encore terminé. Les négociations tripartites sont toujours en cours entre les Etats, les représentant.es des travailleur·euses et les employeurs. Les syndicats et la société civile maintiennent la pression afin que ces nouvelles normes internationales répondent aux manquements en termes de droits du travail et de protection sociale, et ce particulièrement pour ceux et celles exerçant sous le statut “indépendant” ou dans l’informel.
La prochaine conférence de l’OIT en juin 2026 sera décisive!
L’Organisation Internationale du Travail (OIT) estime que l’économie de plateformes numériques emploie environ 150 millions de personnes de par le monde, et ce, dans des secteurs d’activités divers, que cela soit dans les transports, la livraison, le soin aux personnes ou aux animaux, les services domestiques, le tutorat, les services de transformations des données2 et bien d’autres secteurs. Ce nombre ne fait que croitre : en Asie, en Amérique latine et dans les Caraïbes, ces plateformes sont devenues une source de revenus essentielle pour des milliers de jeunes et de femmes exclu·es de l'emploi formel. Toutefois, une vaste majorité de ces travailleur·euses ne peuvent faire valoir aucuns droits sociaux et encore moins bénéficier d’une protection sociale, car ils et elles évoluent dans un flou législatif en termes de régulation pour leurs droits au travail.
Dans le monde, le Bureau International du Travail (BIT) de l’OIT rapporte que cette économie monte à 10 200 milliards de dollars US en 20233 et estime qu’il existe 1070 plateformes. Toutefois, ces chiffres sont largement sous-estimés, en raison du manque persistant de données pour les pays à faible revenu, alors même que ce sont ceux où l’essor de l’économie de plateforme est le plus marqué. Il y aurait, à titre d’exemple, 4% des personnes occupant un emploi qui travaillerait via des plateformes numériques aux Philippines. L’Inde, le Bangladesh et le Pakistan abritent à eux trois plus de la moitié des travailleur·euses des plus grandes plateformes de langue anglaise pour le travail en ligne, bien que les sièges sociaux soient à 60% en Europe4. Rien qu’en Belgique par exemple, il y a environ 150 plateformes.
L’ACV-CSC5, WSM6, le réseau INSP!R7 et leurs différents partenaires réclament des droits essentiels pour protéger les travailleur·euses de plateformes, en termes de libertés syndicales (organisation et négociation collective), de santé et sécurité au travail, de rémunération, de sécurité sociale, de transparence des algorithmes, d’accès aux données, …
Retour sur la définition
L’économie de plateforme désigne les plateformes de travail numériques, qui sont des plateformes en ligne qui permettent aux individus et aux organisations d’entrer en contact avec d’autres personnes, organisations et entreprises en échange d’une rémunération, notamment enutilisant un système automatisé de prise de décisions. Ces plateformes voient s’articuler 3 parties prenantes : la plateforme (le plus souvent via une application ou un site web), le·la client·e et les travailleur·euses.
La plateforme génère un point de rencontre entre l’offre et la demande, en créant de la richesse pour les actionnaires. Malheureusement, la rémunération des travailleur.euses reste faible, étant définie par un algorithme des plateformes, régulant les conditions de travail. Cette spécificité est l’une des principales caractéristiques de l’économie de plateforme : l’algorithme adapte les prix selon la demande et l’offre en temps réels sur base de tarification dynamique et en prédisant les pics de demandes. Il repère aussi les habitudes des consommateur·trices grâce aux données de leur profil et leur propose une offre personnalisée8.
Un secteur très créatif et en pleine expansion
De nouvelles idées émergent selon les besoins et se traduit par une grande diversité d’offres sur ces plateformes, tant par des services exclusivement en ligne (de traduction, de gestion des données, etc.), ou localisés (tels que la livraison). Par exemple, il existe des offres de taxis partagés pour amener les enfants à l’école, une plateforme de travailleur·euses du secteur des soins, de la santé mais aussi de beauté, etc...
Leur modèle économique est également très varié : via abonnement, en libre-service mais avec un abonnement premium suggéré, par des financements publicitaires, et il joue sur l’avantage concurrentiel de leur économie d’échelle dû à la taille importante de leur réseau, parfois même en position de monopsone (contrôlant le marché et l’innovation attenante). L’accès aux smartphones et à l’internet à haut débit ont particulièrement accéléré cette économie.
Le problème principal réside dans les conditions de travail et l’accès à la protection sociale pour ces travailleur·euses des plateformes numériques, et plus largement, l’impact global sur la réorganisation du travail.
Un modèle économique déstructurant
L’économie de plateformes est pour l’instant courtermiste et hautement axée sur la rentabilité économique. Echappant à notre modèle économique classique, elle produit un impact grave sur les droits du travail des travailleur.euses, tout en permettant de générer des revenus massifs pour les actionnaires, ce qui aggrave les inégalités socio-économiques. Outre d’échapper au modèle économique classique, les économies de plateformes les transforment : en employant très peu d’employé·es salarié·es et en générant de grands profits. De plus en plus d’entreprises plus “classiques” engagent de moins en moins d’employé·es et utilisent des freelances ou indépendant·es, qui sont une main d’œuvre précarisé·es. Ces plateformes, pourtant officielles, partagent les caractéristiques de l’économie informelle, avec peu d’accès à la protection sociale et peu de normes de protection pour ces travailleur·euses qui sont relégué.es dans ce statut précaire.
D’un statut précaire…
Les entreprises de type « plateformes » ne prennent pas leur responsabilité et nient la relation qui les responsabilise comme employeurs. Classiquement, une relation d’emploi est caractérisée par l’existence d’un lien de subordination, le versement d’une rémunération et l’exercice d’un pouvoir de direction et de contrôle par l’employeur. Bien que les plateformes numériques qualifient les travailleur·euses d’«indépendant.es» et nient toute responsabilité d’employeur, de nombreux éléments attestent de l’existence d’un tel lien de subordination. Celui-ci est pourtant bien présent et exacerbée par les systèmes de notations des performances des travailleur·euses, qui augmentent, par conséquent, leur niveau de stress et le risque d’accidents.
…à des travailleur·euses précarisé·es
De plus, le travail de plateforme repose largement sur une main-d'œuvre en situation de vulnérabilité, attirée notamment par la flexibilité apparente des horaires: migrant·es, jeunes, étudiant·es, sans papiers. Les femmes y sont particulièrement pénalisées en raison du non-respect de leurs droits. A titre d’exemple, l’absence d’accès garanti à des toilettes conduit certaines travailleuses à restreindre leurs besoins physiologiques : lorsqu’elles interrompent leur activité pour en chercher une, elles peuvent être pénalisées par les plateformes en raison des retards occasionnés. Cela peut avoir des conséquences désastreuses sur leur santé, causant notamment des problèmes de troubles urinaires et d’incontinence.
« Nous devons souscrire une assurance privée via notre plateforme, qui couvre le conducteur et le passager en cas d'accident de la route, avec une prise en charge des frais médicaux jusqu'à 100 000 NPR, soit 670 €. Les réparations de la moto ne sont pas couvertes, nous devons donc les prendre en charge de notre poche. Un autre problème est que parfois, lorsque nous arrivons pour prendre en charge un passager, celui-ci transporte un bébé ou un enfant en bas âge et insiste pour l'emmener, et nous devons accepter. Mais en cas d'accident, l'enfant ne sera pas assuré. » - Témoignages de conducteurs Pathao au Népal
Droits du travail bafoués
Sur ces plateformes numériques, le travail se fait à la pièce ou à la livraison (ce qui signifie le/la travailleur·euse ne sait jamais à l’avance combien il/elle va pouvoir gagner, puisque cela dépend du nombre de missions/tâches attribuées par la plateforme, qui est très aléatoire), sans contrat de travail, sans limitation des heures de travail (dans le cas des coursiers, les temps d’attente ne sont pas pris en compte), sans salaire minimum, sans accès à la sécurité sociale (pas de protection quand il y a une maladie, pas de congé de maternité, pas de pension), sans protection en cas d’accident du travail, sans outils, sans équipements de travail fournis, sans droits à la négociation collective ou d’association et donc pas le droit de former des syndicats.
Rémunération indécente
La flexibilité des horaires cache des salaires assez faibles, particulièrement si on les compare aux régimes horaires. De plus, il semblerait qu’une pression importante sur les salaires soient exercés. Au début, les entreprises rémunèrent décemment les travailleur.euses, probablement afin de les attirer dans la plateforme. Malheureusement, par la suite elles baissent progressivement les rémunérations.
« Comme beaucoup de gens cherchent du travail, de plus en plus de personnes s'inscrivent sur la plateforme. Beaucoup sont jeunes, mais il y a aussi des personnes plus âgées qui ont besoin de joindre les deux bouts. Je pense que plus des deux tiers travaillent à plein temps sur cette application, souvent plus de douze ou quatorze heures par jour. Sur ce temps, je passe généralement environ deux heures à attendre, ce qui n'est pas rémunéré. La concurrence s'intensifie donc rapidement. Comme l'algorithme réduit le tarif lorsqu'il y a plus d'offre que de demande, nous gagnons moins d'argent et sommes obligés d'accepter des courses moins rémunérées, souvent seulement 1 € pour une heure de conduite.” - Témoignages de conducteurs Pathao au Népal
La croissance grandissante de services divers sur les plateformes en Asie du Sud-Est créé des situations où les travailleur·euses sont précarisé·es et sans droits. A titre d’exemple, en Indonésie, on dispose désormais de « super » application qui offrent plusieurs services de différents types, mais où les travailleur·euses prestent 12 heures de travail par jour avec un salaire très faible. Ces plateformes profitent du contexte économique qui favorise encore l’expansion du secteur et leur poids économique, et mettent les travailleurs en concurrence les uns contre les autres, en mettant en place un système d’offre et de demande (de travail). Plus il y a de travailleur·euses en attente, plus les tarifs baissent.
Exploitation des données
Un autre élément constituant un défi pour l’économie de plateforme et ses travailleur.euses réside dans la gestion et l’utilisation des données. Les plateformes détiennent une quantité importante de données, non seulement sur les travailleur.euses mais aussi sur les utilisateur.ices. C’est une mine d’informations mais la société civile et la justice doivent apprendre à les traiter et les analyser afin de réclamer des droits et dénoncer les dérives.
Les enjeux environnementaux ne sont pas en reste car la pollution numérique du secteur, en plus de celle engendrée par les motos ou les scooters, est énorme.
Enfin, lorsqu’elles cesseront leurs activités, ces plateformes auront transformé en profondeur des secteurs traditionnels en refondant les logiques de relations au travail et les normes qui prévalaient et protégeaient les travailleur.euses.
Leur pouvoir de nuisance qui met sous pression les droits des travailleur·euses est puissant !
L'économie de plateformes de l'Union européenne (UE) connaît une croissance rapide. Estimée à 3 milliards d'euros en 2016, elle a atteint 14 milliards d'euros de recettes en 2020. Plus de 500 plateformes de travail numériques opèrent désormais dans l'UE, facilitant l'accès des consommateurs à différents services et crée des possibilités pour les entreprises9. Néanmoins, cela ne peut se faire sans des règles claires.
Fin mars 2024, l’UE a adopté une directive relative à l’amélioration des conditions de travail sur ces plateformes, largement plébiscitée par les syndicats. Cette directive devrait être transposée au plus tard en décembre2026 par les Etats Membres dans leur législation nationale.
En Belgique, depuis 2016, certaines plateformes incitent les travailleur·euses à adopter un statut d’indépendant ou à travailler sous le régime de l’économie collaborative (ou P2P), un régime prévu initialement pour l’économie solidaire et sans aucune couverture sociale. En plus de ce détournement de pratique, malgré la loi sur l’économie de plateforme votée en octobre 2022, rien n’a changé sur le terrain pour de nombreux travailleur·euses qui sont toujours faussement considéré.es comme indépendant.es (ou abusivement dans le système P2P).
« Il n’est pas acceptable que, alors que la loi et le droit vont dans leur sens, des travailleurs de plateforme ne touchent pas la rémunération, les avantages et les droits que leurs prestations méritent10 » Martin Willems, United Freelancers
Le manque de couverture sociale et les conditions de travail des travailleur·euses de plateformes doit devenir un enjeu sociétal majeur, avant qu’il ne nous échappe complètement.
Aujourd’hui, une vraie bataille judiciaire et normative est à l’œuvre et se joue aussi dans la conscience collective : il faut rendre le sujet visible dans les médias, faire prendre conscience de ce modèle aux consommateur·trices et citoyen·nes !
Partout où ces plateformes opèrent, il y a une vraie difficulté d’actions syndicales dû à la nature de la diversité et des origines des travailleur·euses, de la complexité législative et du modèle économique disruptif. Or, la présence des syndicats et d’associations représentatives, et ce dès la création des plateformes, est cruciale pour pouvoir garantir les droits et le bien-être des travailleur.euses.
En Belgique, l’ACV-CSC, via United Freelancers, est très active dans la défense des travailleur·euses de plateformes et dans les discussions de régulation de leurs statuts et de leurs droits. La « maison des livreurs », initiative crée par United Freelancers, propose ainsi un lieu de pause à ces travailleur·euses, avec une permanence pour donner des conseils sur le droit du travail et lutter contre la précarisation de ces travailleur·euses.
Et ça marche ! Certaines victoires ont été engrangées grâce au travail de United Freelancers, comme la requalification sous le statut d’employé pour un chauffeur Uber en 13 juin 2025. Cet exemple démontre que la mobilisation par l’organisation des travailleur.euses est possible. Malheureusement, elle est sans relâche, car les plateformes regorgent en effet d’ingéniosité pour ‘disrupter’ les règles mises en place.
Au Népal, les livreurs s’organisent sous la bannière RUN « Riders Union Népal », soutenue par le syndicat GEFONT, partenaire de WSM et membre du réseau INSP!R. Différentes formations et sensibilisations sont organisées pour défendre la protection de ces travailleur·euses, tout en assurant que leur voix soient portées dans les processus législatifs au niveau national et international.
La Convention en préparation à l’OIT permettra d’avoir un nouveau et puissant levier pour défendre les droits de ces travailleur·euses au niveau local.
Début mars un nouveau rapport de l’OIT a été publié sur base des apports des états membres et des partenaires sociaux. Ce rapport est la base pour les négociations finales de la Convention et la Recommandation de juin 2026. A l’instar de juin 2025, il est possible que les négociations de 2026 soient difficiles. Les enjeux à l’agenda seront pourtant clés : la classification des travailleur·euses, la protection sociale, la négociation collective, la gestion et résolution de conflit. Le banc patronal continuera certainement à nier leur responsabilité d’employeur et continuera de prétendre que les plateformes ne seraient que des intermédiaires neutres entre le/la client.e et le/la travailleur·euse.
En juin 2025, les avancées suivantes ont quand même pu être actées :
« Pour la première fois, il existe un mandat clair pour réglementer les plateformes de travail numériques et veiller à ce que l'innovation ne se fasse pas au détriment des droits des travailleurs.» Déclaration de Luc Triangle, secrétaire général de la CSI, à la sortie des négociations de l’OIT en 2025 - CSI
Il faut s’attendre à ce que la résistance des entreprises continue, mais la mobilisation des travailleur.euses sera d’autant plus forte !
Rejoignez la campagne de la CSI ! Changeons la donne !