26 mayo 2020

République dominicaine : le paradis tropical touché dans sa chair

Le nouveau coronavirus a également atterri dans les Caraïbes, en République dominicaine. Une île tropicale et la destination de voyage préférée de millions de vacanciers. Le collaborateur de WSM Gijs Justaert, qui vit et travaille dans la capitale Saint-Domingue, a enquêté sur les effets du confinement sur les Dominicains ordinaires.


La République dominicaine est en confinement depuis plus de dix semaines. Tous les magasins sont fermés, à l'exception des supermarchés, des magasins d'alimentation, des pharmacies et des stations-service. Les navires de croisière ne peuvent plus appareiller et la plupart des vols ont été annulés. Les conséquences pour l'économie dominicaine sont immenses.

A la date du 14 mai, la République dominicaine déplorait la mort de 422 personnes atteintes du COVID-19 et 11.320 personnes avaient été infectées par le virus. Les chiffres sont bien sûr relatifs, car ce n'est que la semaine dernière que les gens ont vraiment commencé à être dépistés dans le pays. Entretemps, les Dominicains entament déjà leur dixième semaine de confinement. Bien que le suivi strict soit principalement limité au centre de Saint-Domingue, où les gens peuvent rester chez eux. A l’extérieur de la ville, ou s’étend une banlieue beaucoup plus aérée que le centre-ville, la vie continue, souvent avec un masque et des gants.

J'en ai parlé avec Altagracia Jímenez, secrétaire générale de AMUSSOL, la caisse de sécurité sociale des travailleurs informels qui vient du syndicat de la CASC. AMUSSOL est une organisation partenaire du WSM depuis plus de 15 ans.

Pour Altagracia Jímenez aussi, le #mequedoencasa (le #jerestechezmoi local) est relatif. En tant que responsable de AMUSSOL-CASC, elle travaille jour et nuit depuis le début de la crise du coronavirus. Elle s’assure que les employé.e.s et les travailleur.euse.s de l'économie informelle affilié.e.s à AMUSSOL aient réellement accès à des mesures de soutien supplémentaires du gouvernement.

Pandémie psychologique

Quel est l'impact du coronavirus sur la République dominicaine ?

Altagracia : L'impact est incalculable. Social, économique, psychologique, etc. Aujourd'hui, c'est une pandémie virale, mais demain, ce sera une pandémie mentale. Beaucoup de gens sont en difficulté, non seulement sur le plan économique mais aussi psychologique. Avec AMUSSOL, nous avons mis en place une « ligne d'assistance psychologique » online avec laquelle nous essayons d'aider les gens. Je le constate également dans mon environnement immédiat, avec des collègues du syndicat : le travail à domicile est l'esclavage moderne. Les heures de travail disparaissent, la frontière entre le travail et la famille est floue, les gens travaillent jusqu'à deux fois plus quand on compte les tâches familiales et ménagères.

Rester chez soi n'est pas facile pour les Dominicains. Nous sommes un peuple qui vit dehors, notre jardin c'est la rue! On se croise, on se serre la main, on partage un verre de rhum. C'est un élément essentiel de notre vie qui ne peut plus exister avec le confinement. Mais on peut quand même dire que la vie continue dans la plupart des quartiers de banlieue, mais avec un masque. Corona ou pas, on n’a pas le choix, car sans revenus on n’a rien à manger.

Catastrophe économique

Les conséquences à grande échelle sont-elles déjà visibles ?

Altagracia : Sur le plan économique, bien sûr, tous les secteurs souffrent de cette crise. Mais pour notre pays, le coup sera très dur pour l'ensemble du secteur touristique. 85% des travailleurs du secteur touristique sont déjà inactifs. L’État les soutient, mais à long terme, la situation risque d’être dramatique pour des milliers de travailleurs et leurs familles, car les touristes ne reviendront pas immédiatement. Les premières victimes ne sont pas les grands hôtels internationaux de Punta Cana, mais les jeunes entrepreneurs dominicains qui avaient démarré une entreprise liée au tourisme.

La quasi-disparition de ce qu’on appelle les remesas, l'argent que les Dominicains émigrés envoient des États-Unis ou de l'Espagne à leur famille restée au pays, est également un coup dur. Cela représente près de 10% du PIB ! De nombreuses familles dépendent parfois complètement de l'argent qu'elles reçoivent de l'étranger, ce qui représente également une part importante de notre économie. Cela aura sans aucun doute de graves conséquences.Altagracia Jimenez © Magali Pratte

Le syndicat contre-attaque

Le syndicat est-il impliqué d'une manière ou d'une autre dans le débat socio-économique ou la politique gouvernementale ?

Altagracia : Nous surveillons la situation dans les autres secteurs. Mais en tant que syndicat (CASC, Confederación Autonoma Sindical Clasista), nous recevons encore de nombreux rapports de violations des droits du travail. Vu la situation, nous réagissons avec d’autres moyens que la manifestation, par exemple, en diffusant des vidéos via WhatsApp ou d'autres canaux. Les travailleur.euse.s eux.elles-mêmes réalisent ces vidéos, témoignent des violations et nous les envoient. Par exemple, ils/elles sont parfois obligé.e.s de travailler alors que l'usine est officiellement fermée et financée par l’Etat. La « flexibilisation » est maintenant de mise partout et c’est un fil très mince sur lequel il faut trouver un équilibre. Malheureusement, nous constatons encore beaucoup d'abus.

Les syndicats, ainsi que toute une série de mouvements sociaux, ont fait entendre leur voix dans le débat sur le financement de la crise corona pour protéger les pensions. Certains députés ont suggéré de puiser de l'argent dans les pensions, au détriment des travailleurs ordinaires. Et cela alors que le système de retraite en République dominicaine est déjà parmi les plus inégaux au monde ! Avec des fonds privés qui font des millions de profits chaque année, alors qu'une pension après une carrière complète est d’à peine une centaine de dollars (en savoir plus sur les pensions en République dominicaine ici).

Comment AMUSSOL s'est-elle organisée pendant la crise COVID-19 ?

Altagracia : Tout le monde est sur le pont chez nous car avec cette crise, une foule de problèmes se sont présentés en même temps. Premièrement, nous avons fait tout notre possible pour que nos membres de l'économie informelle aient accès aux aides de l’État. Elles ne s'appliquent qu'aux personnes affiliées à la sécurité sociale, ce qui n'est pas le cas de la majorité des Dominicains. Avec AMUSSOL, nous avons pu donner accès à ces aides à 95% de nos membres. Et nous accompagnons également les micro-entreprises. Au total, environ 20.000 travailleur.euse.s informel.le.s peuvent désormais bénéficier du soutien de l’État grâce à AMUSSOL. Pour tout le reste, et qui reste majoritaire, il y a le forfait de soutien « à domicile » d'environ 80 euros par mois. Ce n’est pas suffisant pour nourrir une personne, même en République dominicaine.

La crise nous a obligé à accélérer la digitalisation de nos services et offres. Auparavant, les affilié.e.s venaient au guichet pour payer leurs cotisations ; Maintenant, tout se fait à distance. Ce processus s'est énormément accéléré, mais fonctionne bien pour le moment.

Le système de santé en échec

Comment le système de santé en République dominicaine a-t-il fait face à cette crise ?

Altagracia : Pour tou.te.s les employé.e.s inscrit.e.s à la sécurité sociale, le gouvernement a élaboré des mesures relativement rapidement, en complément de la perte de salaire. Pour le groupe le plus pauvre, il existe un « programme de soutien au maintien à domicile ». La protection sociale a fait son travail d'une certaine manière, mais c'est et cela reste un système défectueux qui offre une protection extrêmement limitée et casi aucune sécurité.

Pour le système de santé, l'épidémie de COVID-19 a été une surprise totale – comme pour tout le monde. Cependant, un système de santé qui représente à peine 1,2% du budget de l'État ne peut pas fournir une réponse solide à une telle crise (en comparaison avec la Belgique où les dépenses de santé fluctuent autour des 10% du PIB). Avec un budget aussi réduit, il est impossible de construire un système de santé pour une population de 10 millions d'habitants. Ces dernières années, il y a eu des investissements de l’État, mais ils sont allés principalement aux infrastructures de santé. Il n'y avait plus d'argent pour tout ce dont on a besoin pour faire fonctionner cette infrastructure, comme: le personnel médical, le savoir-faire, l'accessibilité, etc. C'est le résultat de la privatisation très poussée du système de santé. Un système qui n'est accessible qu'à une poignée de privilégiés.

La solidarité internationale est nécessaire

Et vous ?

Altagracia : Pas un jour de repos. Tous les jours de 8h à 15h au bureau, pour être à la maison juste avant le couvre-feu de 17h. Il est alors totalement interdit de sortir. Nous avons tout organisé au bureau pour continuer à travailler. Avec des séparateurs en verre, des bureaux et des comptoirs improvisés fabriqués par nos employé.e.s. Une fois à la maison, nous continuons via WhatsApp et Zoom ! Nous connaissons tous ces outils, maintenant... Qui aurait pensé que nous organiserions la gestion quotidienne de la CASC via Zoom? Maintenant que tout le monde est confiné, nous nous retrouvons en ligne tous les lundis après-midi !

N'avez-vous pas peur d'être contaminée ?

Altagracia : Je suis infirmière de formation, je sais donc comment me protéger et prendre soin de moi. Gants en tissu, masque buccal, désinfection des chaussures à mon retour à la maison… Bien sûr le risque ne disparaît pas complètement, mais je me protège bien, ainsi que ma fille et ma cousine qui habitent chez moi.

Et après ?

Altagracia : Il y aura toujours un avant et un après. Ce ne sera plus jamais pareil. Mais s'il y a une chose que nous devrons renforcer et ne jamais abandonner : nos revendications syndicales. Partout dans le monde, les travailleur.euse.s sont touché.e.s par cette crise. Aucun pays n'y a échappé, cette fois. Plus que jamais, la solidarité internationale entre les travailleur.euse.s sera nécessaire si nous voulons surmonter cette épreuve et relever ensuite les droits du travail dans le monde.
 

Cette interview a été réalisée le 14 mai par Gijs Justaert et a déjà été publiée sur mo.be
Photo de couverture © WSM
Photo Altagracia Jímenez © Magali Pratte

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