31 agosto 2020

Mojoca Guatemala : la force de l'amitié pour sortir de la rue

Guidé par Gérard Lutte depuis plus de 25 ans, le « Movimiento de Jóvenes de la Calle » (MOJOCA), ou Mouvement des jeunes de la rue du Guatemala, est né entre 1993 et 1998 pour venir en aide aux enfants, aux jeunes mères célibataires et aux adolescent-es vivants dans les rues de la capitale dans des conditions misérables. Permettre à ces jeunes de sortir de l’exclusion, de la drogue et de la violence est son objectif. Aujourd’hui, ce Mouvement permet à plus de trois-cents d’entre eux/elles d’apprendre, de s’épanouir, d’évoluer en toute sérénité, dans des valeurs de partage, d’autonomie, de respect, d’éveil et d’amitié. Rencontre avec Gérard Lutte, à qui le nom va comme un gant.


Interview de Gérard Lutte

"L'amitié, avant tout, c'est l'égalité. Personne ne vaut plus que les autres. Personne ne peut dominer les autres. L'amitié, c'est aussi le respect de l'autre, la confiance en l'autre, la conviction que l'autre peut changer. Dans un groupe, c'est prendre les décisions ensemble: c'est la responsabilité collective que nous appelons autogestion. L'amitié exige aussi de ne pas accepter les injustices sociales et de s'engager pour la construction d'une société où les richesses seraient redistribuées au profit de toutes et tous. Un monde dans lequel les droits de chaque personne seraient respectés. – Gérard Lutte"

Qui est Gégard Lutte ?

Né en 1929, ce belge originaire de Genappe a vécu une partie de sa vie en Italie, comme salésien de Don Bosco, prêtre, professeur, écrivain, théologien,… Son engagement pastoral et social dans le bidonville de Prato Rotondo souligne sa lutte pour les droits humains. Dans les années 90, il réalisa une enquête sociale auprès de jeunes des rues au Guatemala qui allait changer le reste de sa vie. Le rêve de créer autre chose avec eux se développa et Gérard créa bientôt le "Mojoca", un mouvement autogéré par les enfants des rues. Aujourd’hui, à 92 ans, ’El Abuelito’ ou ‘Don Gerardo’, comme ils l’appellent, continue de partager son quotidien avec ces jeunes devenus sa véritable famille. Il représente une figure emblématique et charismatique du Mouvement et un bel exemple d’humanité et de solidarité pour chacun-e d’entre nous.

Vous dites que le Mojoca n’a pas été programmé dans un bureau, mais qu’il est né dans la rue... Expliquez-nous.

Gérard : « Tout a commencé au mois d’avril 1993 alors que j’effectuais un travail d’enquête lié à mes recherches en sciences sociales. Je me suis rendu au Guatemala à la rencontre d’une soixantaine de filles et garçons des rues. Un moment poignant. Ils et elles m’ont raconté l’histoire de leur vie. Je me suis identifié à chacun-e d’eux/elles. J’ai sou?ert les violences qu’ils/elles enduraient et je me suis réjoui de leurs petits bonheurs. J’ai découvert leurs valeurs et leurs capacités à devenir responsables d’eux/elles-mêmes et dans la société. Ces rencontres ont eu une influence profonde sur la suite de nos vies. J’ai donc décidé de revenir vivre au Guatemala afin de les soutenir dans la réalisation de leurs rêves et de me mettre, pour le restant de ma vie, à leur service. »

Dans quel contexte le Mojoca évolue-t-il ?

Gérard : « Au Guatemala, plus de 60% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Selon les Nations unies, près de la moitié des enfants âgés de moins de 5 ans souffrent de dénutrition chronique. La population autochtone maya et paysanne reste pauvre, et n'a pratiquement aucun droit. Ici, les riches propriétaires et les grandes entreprises ne paient presque pas d'impôts. Il n'y a donc pas de ressources suffisantes pour financer les services publics, les hôpitaux, les écoles, les logements sociaux, etc. Selon moi, le Guatemala a conservé une structure politique et sociale de type colonial, avec un gouvernement qui représente les intérêts de l'oligarchie, et non ceux du peuple guatémaltèque. »

Quels sont les défis d’un enfant de la rue, qui vit un combat quotidien ?

Gérard : « Devenir un-e adulte responsable et autonome est déjà un travail en soi. Mais sans famille, sans nourriture saine et suffisante, sans éducation ni soins de santé, la tâche n’en devient que plus difficile. La drogue et la violence sont une réalité quotidienne pour ces jeunes, les forçant à fuir la police et la prison, et à éviter les gangs de rue. Les jeunes des rues sont des survivants, car ce sont des proies faciles ! En sortir est extrêmement difficile. Lorsque l’armée génocidaire occupait le pays durant la guerre civile des années ’80, les pires atrocités étaient normales. A l’heure actuelle, la traite d’enfants et d’adultes continue d’exister. Certain-es ont été enlevé-es à leur mère pendant qu’ils dormaient sur un trottoir ou dans un parc. Les plus chanceux-euses sont alors vendu-es pour des adoptions illégales, mais d’autres sont destiné-es à l’esclavage sexuel, au service de bandes criminelles ou au trafic d’organes. Le Mojoca, a toujours refusé toute participation à des adoptions, même légales. Pour nous, l’essentiel est d’aider les mères à élever elles-mêmes leurs enfants. »

Que fait le Mojoca pour soutenir ces jeunes?

Gérard : « Dans notre centre de formation, les enfants apprennent à lire et à écrire, et les adolescent-es se forment à un métier. Avec un soutien financier et l’accompagnement qui leur convient, les jeunes peuvent réussir à trouver un emploi et un logement, et ainsi sortir de la rue. Lorsqu’un-e jeune ne parvient pas à se défaire de ses dépendances comme l’alcool ou la drogue, ou lorsqu’il/elle continue à adopter des comportements violents et retourne à la rue, le Mojoca ne l’abandonne pas. Notre objectif est de les accompagner dans leurs parcours : études, formations professionnelles, santé, logement, création d’emplois dans l’économie sociale, défense de leurs droits, etc. Tout est mis en place afin de leur offrir un avenir meilleur, de les aider à se former, à retrouver une dignité, un foyer et le goût de vivre. »

Un fonctionnement « par les jeunes, pour les jeunes », qu’est-ce que cela signifie?

Gérard : « Le Mojoca est une association unique en son car elle est dirigée par les jeunes mêmes qui vivent ou ont vécu dans la rue Ce sont les jeunes qui prennent les décisions et font fonctionner le mouvement en autogestion. Nous les épaulons en cas de besoin. Aussi, et parce que l’organisation est en relation avec plus d’une centaine d’associations et d’institutions, soit au Guatemala, soit dans d’autres pays, la tâche qui leur incombe est complexe, bien que formatrice. »

Comment entrez-vous en contact avec les jeunes dans la rue?

Gérard : « Tout commence avec notre équipe de rue, composée de jeunes déjà membres du Mojoca et d’un-e superviseur-e pédagogique. Ceux-ci établissent les premiers contacts avec les jeunes rassemblés dans les parcs. Ils les écoutent et les conseillent sur leur hygiène, soignent les petits bobos, organisent des activités ludiques et distribuent des repas. L’idée est de leur montrer qu’une autre vie est possible en les invitant à participer à nos activités. »

Comment les soutenez-vous ensuite ?

Gérard : «  Dans nos installations, en plus de nos services juridiques, de santé et de cuisine, nous avons deux maisons pour les accueillir. Il s’agit d’une part d’une école, la "Maison de l'Amitié", où les enfants de un à cinq ans ont la possibilité de jouer et d’être pleinement un enfant pendant quelques heures. L’autre, la "Maison du 8 mars", fondée en 2006, accueille une quarantaine de jeunes mères et leurs bébés pour leur permettre de se préparer à mener une vie autonome et à réintégrer la société, loin des dangers de la rue. »

Quels sont les autres services que vous proposez ?

Gérard : « En plus d’une éducation à l’hygiène, à une alimentation saine et à la sexualité, nous abordons les problèmes de dépendance, la peur de l'engagement et le manque d'estime de soi. Le centre dispose d’une psychologue et d’infirmièr-es pour contribuer au bien-être des jeunes. Nous organisons également des formations en économie sociale et solidaire et aidons les jeunes à développer leur propre projet. Il leur est possible de travailler et de se former dans l’une de nos micro-entreprises: la boulangerie, le ‘MOJOCAFE’ ou la pizzeria ‘MOJOCA’. »

En cette période de crise sanitaire, comment le Mojoca s’est-il organisé ?

Gérard : « Nos pensionnaires tentent de reconvertir leurs activités et d'organiser la solidarité afin d'offrir une aide d'urgence alimentaire à celles et ceux qui n'ont que les rues désertées pour maison. Nous avons obtenu du ministère de l’économie la permission d’ouvrir la "Maison de l’Amitié" pour continuer à produire de la nourriture et distribuer des colis dans les rues, avec les conditions de protection suffisante pour les volontaires. Du lundi au vendredi, le centre social reste donc ouvert le matin, avec Karina et Mirka qui travaillent en cuisine, Alfonso qui fabrique le pain dans la boulangerie, et notre doctoresse qui vient trois fois par semaine vérifier que toutes les conditions de sécurité sont strictement appliquées. Il y a aussi Marvin, Alan, Brandon et parfois Juan José, qui portent des colis alimentaires aux différents groupes des rues de la zone centrale de la capitale.

Nous prenons toutes les précautions que nous pouvons. Je suis très heureux d’être au Guatemala, dans cette crise que nous allons affronter ensemble, sans perdre l’espoir d’en sortir. J’espère que le jeune âge protègera tous les enfants et les jeunes des rues malgré leurs conditions de santé précaires.»

 

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